Retour ce 37ème festival du film américain avec un Grand Prix largement mérité pour "Take shelter", des adolescents plein la sélection et un Robert Redford en grande forme.

Deauville 2011 a-t-il été un bon cru ? Oui, si l'on s'en tient à la belle brochette de stars reçues sur le tapis rouge depuis une dizaine de jours. Après une édition 2010 quasiment vierge en vedettes, Francis Ford Coppola, Shirley MacLaine, Danny Glover, Naomi Watts, Abel Ferrara, Bill Murray et David Schwimmer ont fait chauffer l'applaudimètre et crépiter les flashs. Il se bruisse même que Brian de Palma arpentait les Planches et fréquentait les salles deauvillaises incognito. Bref, il y avait largement de quoi faire oublier le forfait de Jean Dujardin. Le comédien français, récemment primé à Cannes, avait préféré le festival de Toronto pour présenter The artist et il avait sans doute raison car on peut s'interroger sur l'opportunité de projeter à Deauville, temple du cinéma américain, en soirée de première, un film français, fusse-t-il un hommage à l'âge d'or du cinéma muet hollywoodien.

Festival de DeauvilleDeauville 2011 a-t-il été un bon cru ? Si l'on regarde la compétition, le bilan est plus contrasté. Sur les 14 films présentés cette année, on a surtout vu des adolescents : des adolescents obèses (Terri), des adolescents privés de mère (The dynamiter), des adolescents meurtriers (On the ice), des adolescents haltérophiles (All she can), des adolescents à la dérive (Jess + Moss), des adolescents sur internet (Trust), des adolescents qui sombrent dans la délinquance (Yelling to the sky)... Difficile de ne pas avoir une poussée d'acné au terme de ces projections, et on peut légitimement se demander pourquoi une telle redondance dans une sélection censée représenter la diversité du cinéma américain indépendant.

Bien heureusement, le jury adulte d'Olivier Assayas a préféré récompenser un film qui ne parlait pas d'adolescents : le splendide Take Shelter de Jeff Nichols (dont nous vous parlions ici même la semaine dernière comme lauréat fort probable). Cette incursion inquiétante dans le monde de la folie remporte le Grand Prix et il sortira le 7 décembre prochain en France. Egalement au palmarès : le très acclamé Detachment de Tony Kaye. Le film devait bénéficier à Deauville du soutien de son comédien principal, Adrien Brody, mais le héros du Pianiste a fait faux-bond au dernier moment. Ce qui n'a pas empêché ce récit de la vie quotidienne dans un lycée américain (tiens, encore des adolescents) de repartir avec le prix de la critique internationale et un curieux prix de la révélation pour un cinéaste de 59 ans déjà auteur de 6 long-métrages dont le remarqué American History X...

Les meilleurs moments de ce Deauville 2011, on les doit à des valeurs sûres. D'abord, le grand retour de Robert Redford cinéaste. Il signe avec The conspirator une allégorie historique beaucoup plus éclairée que Lions et agneaux sorti en 2007. Le film revient sur l'assassinat d'Abraham Lincoln en 1865 et le procès des présumés conspirateurs. Il démontre avec subtilité comment une nation sous le coup d'une immense émotion est capable de renoncer à ses principes fondamentaux de justice et d'équité. Même au XIXème Siècle, Redford ne fait que parler de l'Amérique d'aujourd'hui et à l'occasion des 10 ans du 11-Septembre, son film résonne avec force symbolique. Plongé de manière plus évidente dans la réalité, Débâcle à Wall Street raconte à la manière d'un contre-la-montre financier la faillite de Lehman Brothers en 2008 et l'immense plan de sauvetage du secteur banquaire qui s'ensuivit. Brillant et captivant. On regrettera juste que l'oeuvre de Curtis Hanson ne soit qu'un téléfilm qui n'aura jamais les faveurs du grand écran.

Todd Solondz et Chiara Mastroianni

Autre valeur sûre révélée à Deauville en 1996, Todd Solondz est revenu cette année avec les honneurs du tapis rouge. Le réalisateur de Bienvenue dans l'âge ingrat et de Hapiness a présenté Dark Horse, l'histoire d'un outsider un peu looser qui précipite sa propre fin après avoir rencontré la femme de sa vie. Le film offre, entre autres, un merveilleux couple de parents incarné à l'écran par Christopher Walken et Mia Farrow. Le personnage principal, interprété par Jordan Gelber, est absolument fidèle à l'univers de Todd Solondz auquel on pourra juste reprocher un certain assagissement par rapport à ses premiers films. Sa personnalité comme son oeuvre louchent de plus en plus clairement vers Woody Allen. 

Plus déroutant, le dernier Gus Van Sant, Restless, déjà présenté à Cannes, évoque l'ombre de la mort en toute sérénité. C'est l'histoire d'une belle amitié amoureuse entre Enoch et Annabel, lui adolescent orphelin, elle atteinte d'un cancer au cerveau. Ce pourrait être sordide, c'est solaire, même si ce conte funéraire que n'aurait pas renié Tim Burton dans une période sage (Danny Elfman signe d'ailleurs la musique) est moins réussie dans sa seconde partie.

Alors oui, Deauville 2011 a été un bon cru, cinéphiliquement parlant. Il reste que le festival est sur un chemin dont on peine à deviner l'orientation. Lâché par Canal + il y a quelques années, lâché par Orange l'an passé, le festival peine à retrouver ses riches heures. La moyenne d'âge des spectateurs peuplant les salles y a fortement augmenté et il est impossible de ne pas remarquer que, lors des grandes soirées de prestige, les journalistes, les exploitants de salles et le grand public cinéphile ne constituent que l'infime minorité des spectateurs. Difficile de créer ainsi un engouement populaire, alors que l'emballement médiatique, lui, s'est incontestablement estompé. Des pistes sur lesquelles il faudra inévitablement se pencher dans les prochaines années à l'heure où Venise et désormais Toronto vont poser une cruciale question de survie. Car sans les stars, que resterait-t-il de Deauville ?