Le 37ème festival du film américain s'est ouvert vendredi à Deauville. Compte-rendu de ces premiers jours de festivités.

Shirley MacLaine

Comme Ryan Gosling dans Drive, le festival de Deauville a démarré pied au plancher. Ce premier week-end a été encadré par 2 légendes vivantes d’Hollywood : Francis Ford Coppola, le barbu débonnaire réalisateur d’Apolcalypse Now, qui a ouvert le festival vendredi soir et Shirley MacLaine, une des plus belles figures d’Hollywood, d'Irma la Douce à Tendres passions en passant par Bienvenue Mister Chance ou La garçonnière

Les 2 vedettes se sont-elles croisées dans les rues de Deauville ? Toujours est-il que c’est le même message qu’elles ont délivré lors de leurs rencontres avec la presse : une analyse désillusionnée et pour tout dire assez pessimiste du cinéma contemporain. Désormais prisonnier de son approche commerciale du cinéma, « Hollywood produit toujours le même film en boucle » selon Coppola. Shirley MacLaine n’est pas moins sévère, regrettant la disparition des films qui éveillait la conscience : « Aujourd’hui, il s’agit seulement d’utiliser le dernier outil technologique. J’en ai marre d’aller m’asseoir dans une salle pour voir quel est le dernier objet qui va me sauter à la figure avec la 3D. »

Comme pour leur donner raison, le film d’ouverture de ce 37ème festival était une parfaite illustration de leurs propos. La couleur des sentiments de Tate Taylor aurait pu s’intituler « La dégoulinade des sentiments ». Que de bonnes intentions dans ce film qui raconte l’histoire de domestiques afro-américaines dans l’Amérique ultra-raciste des années 60, désireuses de s’arracher de leur condition. Le film est porté par un trio d’actrices épatant mais il est long (2h30) et mal monté. Quant au thème qu’il aborde, difficile de paraître plus désuet, d’autant que le sujet a déjà été porté des dizaines de fois (et mieux) à l’écran, de La couleur pourpre à Mississippi burning en passant par La tête dans le carton à chapeau, une rareté signé Antonio Banderas.

Côté compétition pourtant, la journée de samedi a été marquée par le remarquable Take Shelter de Jeff Nichols. Le film a été auréolé du Prix de la Semaine de la Critique à Cannes et la récompense n’est pas usurpée. Michael Shannon, acteur fétiche du cinéaste, y perd la boule : il voit des tornades dans le ciel, entend des coups de tonnerre hallucinatoires, imagine sa fille se faire kidnapper par de mystérieux zombies… Paniqué par ces cauchemars, il décide de sacrifier toutes ses économies pour agrandir l’abri anti-tempête de son jardin. Une descente aux enfers qui le conduira à perdre son travail et à briser la confiance de son couple. Le film restitue avec subtilité cette plongée inquiétante dans la folie débutante, dans ce qu’elle a de plus insidieux et de plus bouleversant. A n’en pas douter, on tient déjà là un candidat très sérieux pour le Grand Prix du festival qui sera remis samedi soir.

Plus sérieux en tout cas que Another happy day, énième resucée de la réunion de famille à l’américaine. Ellen Barkin et Demi Moore s’y crêpent le chignon entre parents et enfants mais tout se terminera par un heureux mariage où la famille recomposée chante les louanges de la réconciliation. Là encore, un film très long (plus de 2 heures), standardisé et dont les quelques beaux passages font très vite illusion. L’essentiel est de parvenir au consensus final et c’est gagné puisque la salle de Deauville a longuement applaudi le réalisateur.

La projection de Drive samedi soir fut moins consensuelle. Certes, le film a comme vedette un ange blond nommé Ryan Gosling, mais sous ses airs d’enfant de chœur souriant, on sent très vite que peut se cacher le pire. Et effectivement, le pire arrive. Balles dans la tête, découpages de chair, tabassage en bonne et due forme jusqu’à bouillie de cervelle : voila le genre de films qui secoue en général le public très sage du CID. Le réalisateur Nicholas Winding Refn ne s’éloigne jamais de son précédent film, Le guerrier silencieux, déjà fort sanglant, et signe un beau film noir, revisitation éclairée du film de mafia. Prix de la mise en scène à Cannes. C’est mérité. Et l’on s’aperçoit finalement que les meilleurs films de Deauville sont en provenance directe de la Croisette.

On passera rapidement sur Echange standard où Ryan Reynolds et Jason Bateman se refilent leur vie respective, l’un père de famille et avocat dans un prestigieux cabinet d’affaires, l’autre glandeur professionnel cachetonnant dans des porno soft. Origine de l'échange : un urinage simultané dans une fontaine magique, c'est dire à quel niveau on se situe. Pour le reste, voir de la merde en gros plan n’est jamais désagréable quand c’est assumé et transgressif. En l’espèce, c’est juste gratuit et lourdaud. N’est pas John Waters qui veut. Sans parler de la réalisation épileptique.

Quant au film chargé de faire frissonner les adolescents, le très quelconque Fright night, il surfe sur la mode du film de vampires lancée par la trilogie Twilight. A lui seul, il résume ce que dénonçaient de concert Coppola et MacLaine : un Hollywood de conserve tenu par des financiers et où l'utilisation outrancière et superficielle de la 3D est devenue le seul argument de vente. Espérons que la semaine qui s'ouvre nous donnera l'occasion de se dire qu'il existe encore des résistants dans ce cinéma.